Pol-Pot au feu !

Pourquoi sont-ils sympa, ces cambodgiens ?

Parce qu’ils communiquent ?

Parce qu’ils sourient tout le temps ?

Parce que pour eux la nourriture se partage sans distinction d’origine, de classe sociale ou de religion ?

Aussi, mais vraiment pas que.

Les cambodgiens transportent un lourd bagage depuis trois décennies qui leur confère un statut d’humains de classe supérieure.

Et notre venue à Phnom Penh  a été l’occasion de tenter de démêler la boule de nœuds qui les a construits.

Nous allons parler de 1975.

Aurel avait 2 ans et pissait allègrement dans ses culottes. Il s’était déjà cassé la gueule d’une échelle à Paris et tentait de rééduquer sa jambe fracturée  de post nourrisson.

Les trente glorieuses allaient bon train et les Bronzés faisaient des films sur le Club Med.

Mes frères se tapaient sur la tronche à Villeparisis et faisaient les quatre cent  coups dans le terrain vague en face de la maison familiale.

La France croissait (pas comme le corbeau) vertigineusement  et avait donné son indépendance au Cambodge depuis belle lurette, en 1953.

Et la guerre froide grondait de toutes parts.

Un jour, j’ai demandé à ma maman ce qu’elle retenait de la guerre froide. Elle m’a répondu : « Pas grand-chose, on vivait, on était heureux, c’est tout ». C’est effectivement ce que les Français non vivement politisés en ont retenu. Et franchement, au milieu des « Bienvenu à Galasounga, da la dirla da da », des nouveaux aspirateurs ultra puissants ou même des Peugeot 204, je crois que j’aurais dit pareil.

Pendant ce temps, à Phnom Penh…

Image de propagande (certainement envoyée dans le monde entier)

Image de propagande (certainement envoyée dans le monde entier)

Le 17 Avril 1975, un psychopathe Cambodgien ayant fait ses études à Paris et s’étant entiché de Mao Tse Toung, connu sous le nom de Pol-Pot (je sens que vos cours d’histoire de terminale refont surface) mène un coup d’état et instaure une dictature communiste au Cambodge. Il vide la capitale en trois jours, sépare les familles, les envoie aux quatre coins du pays cultiver le riz dans les champs, tous âges confondus, tous états de santé confondus, toutes volontés confondues. Les écoles sont considérées illégales, les lieux de culte bouddhistes sont rasés, les palais sont détruits, les livres, la monnaie, les œuvres d’art, tout ce qui peut porter à réflexion est interdit.

Les intellectuels sont les premiers à être exterminés. Les ingénieurs, les instituteurs, les écrivains, les philosophes, les moines, tous ceux qui ont fréquenté un semblant d’école sont considérés comme traîtres du parti communiste. Si vous portez des lunettes ou que vous parlez une langue étrangère, c’est un ticket gratuit pour cachot/torture express. Ceux qui ont eu la chance de ne pas recevoir d’éducation travaillent  du soir au matin aux champs pour fournir des vivres dont ils ne voient pas la couleur. Ils ont droit à deux repas par jour : Un bol de riz le matin, un bol de riz le soir. Que vous soyez une femme, un enfant, que vous soyez enceinte ou diabétique ne change rien : C’est le même régime pour tous. Vous vous doutez que le taux de mortalité par ici frôle la côte de popularité de Claude François (qui nous chantait Le Téléphone Pleure à cette époque-là).

30 ans après, le ménage n'a pas été fait...

30 ans après, le ménage n’a pas été fait…

Ceux qui osent sortir du rang sont envoyés en prison. Là-bas, ils sont enfermés dans des cellules de 2 mètres sur un (pour ceux qui ont de la chance) et ils sont torturés pour avouer des faits qu’ils n’ont pas commis. Sauf que lorsque vous êtes torturé durant une semaine, huit heures par jour, vous êtes enclin à avouer à peu près tout, même les pires inepties.

Une salle de torture grand luxe

Une salle de torture grand luxe

La question qui est censée être sur toutes les lèvres à ce moment de votre lecture est sans conteste : « Mais qui étaient ces gens qui torturaient à qui mieux mieux ? ».

Les règles que devaient suivre les détenus

Les règles que devaient suivre les détenus

Potence-S21-Phnom-Penh

Eh bien c’est là que le bât blesse. Les  Juifs avaient leurs Nazis, les Serbes ont eu leurs Croates, les Toutsi ont eu leurs Outou, les Géorgiens ont eu leurs Russes, j’en passe et des meilleurs, et les Cambodgiens ont eu… Leurs Cambodgiens.

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Les bourreaux étaient les cousins, les voisins, les facteurs, les marchands de mangues, les mécaniciens ; des torturés, des affamés, des morts pour rien. Parce qu’ils avaient volé une banane pour tenter de se faire une cure de vitamine D. Parce qu’ils ont tenté de défendre un enfant dans un camp de travail supposé pour adulte. Parce qu’ils n’ont pas voulu donner leur bébé de quatre mois aux Khmer Rouges qui voulaient en finir avec lui de peur que l’envie lui prenne de se venger à ses 16 ans.

Devinez ce qu'ils faisaient aux bébés...

Devinez ce qu’ils faisaient aux bébés…

Incroyable, n’est-ce pas ? Comment le garagiste et son acolyte le vendeur de bœufs ont bien pu tuer la voisine de 15 ans sous les yeux de sa mère ?

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Cœur brisé

Il s’avère qu’avant 1975, Pol-Pot et ses amis ont bien dû recruter du monde pour faire le coup d’état du triste 17 Avril. Ils sont allés dans les villages et ont promis de la nourriture et du pouvoir à tous ceux et celles qui s’engageraient corps et âme dans le communisme. Vu qu’à cette époque c’était loin d’être la corne d’abondance pour le peuple Cambodgien qui avait subi les « dommages collatéraux » de la guerre du Vietnam contre les Amérloques qu’il faut pas trop titiller sur le plan militaire, nombre de jeunes se sont engagés sans savoir vraiment dans quoi ils mettaient les pieds. Le coup d’état du 17 Avril…

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Passe encore.

Séparer les familles et enlever les enfants de plus de quatre ans à leur mère…

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Hein ? Mais pourquoi ?

Mais alors battre à mort des « traitres » et des « déchets de la société ancienne »…

20000 morts rien que dans ce champs

20000 morts rien que dans ce champs

Euh…

Oui, mais si tu ne le fais pas, c’est toi qui seras à sa place demain. Alors ? D’autres questions ?

Non. Quelques-uns en ont eu.

Ils ont eu des problèmes.

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L’effet de groupe a fait le reste du travail (viols, infanticides, dénonciations…)

Pendant que Thierry Lhermitte balançait d’une voix tonitruante « Bonsoir, nous allons les baiser », un quart de la population Cambodgienne disparaissait.  En quatre ans, de huit millions, ce qui n’est déjà pas grand-chose, ils sont passés à 6 millions.

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Puis, un soir de 1979, Pol-Pot s’est fait renverser par les Vietnamiens, les seuls à s’être légèrement mobilisés, et encore, pour des intérêts politiques. Son utopie était quoi qu’il en soit vouée à la ruine, vu qu’il tuait plus de Cambodgiens qu’il ne produisait de riz. Ils est donc parti se cacher dans la jungle, comme tout dictateur renversé se doit le faire, et a poursuivi son combat avec les quatre-cinq personnes fidèles et toutes aussi déglinguées que lui qui traînaient par là.

Les Nations Unies lui ont réservé un siège au chaud en tant que représentant du Cambodge jusqu’en 1991.

Alors, les Nations Unies ? Class ou pas class ?

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Pol-Pot et ses amis de longue date ont attendu leur jugement bien au frais, dans leur résidence climatisée entourés de leur famille aimante et dévouée pendant que leurs sous fifres faisaient de la taule. Des sous-fifres qui ont exécuté des ordres ignobles parce qu’ils ont eu peur de mourir. La Pol-Pot team a été jugée alors qu’ils approchaient les 75 ans bien tassés. Et ils sont morts avant d’avoir pu purger leur peine pour crime contre l’humanité. Maître Vergès était dans la salle, c’était l’un de leurs avocats.

Toujours sur les bons plans, celui-là.

Alors avec Aurel, nous avons retourné le problème dans tous les sens. Et si nous avions été à la place des paysans ? Des torturés ? Des Khmer Rouges ? Et franchement, nous n’en savons rien.

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Personne ne peut le savoir à moins de l’avoir vécu.

C’est pourtant par-là que tous les Cambodgiens de plus de 40 ans sont passés.

Sans parler de ceux qui sont nés de 75 à 79.

Sans même parler de ceux qui sont nés après, comme moi, et dont les parents ont dû vivre avec ça.

Etre Cambodgien et travailler jusqu’à l’épuisement pour « le parti ».

Etre un intellectuel Cambodgien et être exterminé parce qu’on « sait des choses ».

Etre un Khmer Rouge et tuer ses frères, ses sœurs, ses enfants, parce qu’on a peur de mourir. Et généralement mourir quand même.

La guerre froide à cette époque, le manque d’information, la fermeture des frontières cambodgiennes a permis au monde entier de s’en foutre ou de ne pas savoir.

Et pourtant, après être revenus de l’enfer, les Cambodgiens vous parlent dès qu’ils vous voient.

Ils vous sourient et vous disent le seul mot d’Anglais qu’ils connaissent : « Hello ».

Ils vous donnent des paquets de gâteaux entiers en vous les mettant dans la main d’un air de dire « On s’en fiche, prends-les, ce ne sont que des gâteaux ».

Ils plaisantent avec vous dans la rue et vous demandent combien vous vendriez vos mobs si elles étaient à vendre.

Ils vous touchent affectueusement le bras et vous appellent « sister ».

Ils vous invitent à manger dans des temples.

Ils posent sur vous un regard circonspect, puis amusé, puis protecteur.

Surtout les personnes âgées.

Celles qui ont survécu.

La nature reprend ses droits...

La nature reprend ses droits…

Le plus beau pays qu’il nous a été donné de voir, cela s’affirme avec un peu plus de recul.

Mais un peuple humainement supérieur aux autres, je dirais sans aucun doute.

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6 réponses à “Pol-Pot au feu !

  1. Ces portraits m’ont donné la chaire de poule et cet article est profondément touchant… avec toujours cette touche d’humour que j’aime tant… on a du mal à réaliser que tout a pu être vrai… qu’une telle cruauté a existé…

  2. Bel article, j ai voyagé au Vietnam et la population toujours accueillante après ce qu ils ont vécu aussi…
    Votre Recit sur le Cambodge me donne de plus en plus envie d y aller !

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